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Alain Mabanckou invite l’homme noir à s’occuper de son présent

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Après son émouvante Lettre à Jimmy (James Baldwin), Alain Mabanckou livre avec Le Sanglot de l'homme noir son deuxième texte de non-fiction, publié comme le premier aux éditions Fayard.

Ce sont douze essais sur la condition noire contemporaine sous la plume d’un des grands romanciers africains. Percutants, lucides et provocateurs à souhaits.

Depuis la publication en 2005 de son grand roman Verre cassé, le Congolais Alain Mabanckou s’est imposé dans le paysage littéraire francophone comme l’un des auteurs africains majeurs de sa génération. Sa verve, son originalité créative et féconde, la pertinence de sa réflexion historique sur la présence africaine dans le monde ont fait de lui un invité incontournable des plateaux télé et de radio de France et de Navarre chaque fois qu’il y est question de l’Afrique. Il martèle avec brio ses idées, ses opinions qui ne sont pas toujours politiquement correctes. Comme par exemple l’idée que les Africains ont une responsabilité éminente dans les malheurs qui frappent leur continent, l’idée force du nouveau livre qu’il vient de publier, sous le titre provocateur de Le sanglot de l’homme noir.

« L’Afrique n’a jamais été aussi tributaire de ses anciens maîtres. Pour le grand malheur de ses populations. Mais au-delà de la responsabilité qu’on peut imputer à l’Occident, les Africains sont également présents au banc des accusés… » Tels sont les derniers mots du nouveau livre-pamphlet de Mabanckou dont le titre renvoie à l’essai controversé de Pascal Bruckner, Le sanglot de l’homme blanc.

Alors que le philosophe français fustigeait la repentance coloniale occidentale, Mabanckou invite l’homme noir à s’occuper de son présent au lieu de s’enfermer dans son histoire d’humiliation et d’asservissement au point d’en faire son seul repère identitaire. « Il existe de nos jours, écrit le romancier, ce que j’appellerais "le sanglot de l’homme noir". Un sanglot de plus en plus bruyant que je définirais comme la tendance qui pousse certains Africains à expliquer les malheurs du continent noir – tous ses malheurs – à travers le prisme de la rencontre avec l’Europe. Ces Africains en larmes alimentent sans relâche la haine envers le Blanc, comme si la vengeance pouvait résorber les ignominies de l’histoire et nous rendre la prétendue fierté que l’Europe aurait violée ».

Douze essais et une supplique

Le livre d’Alain Mabanckou est composé de douze essais, suivis de la supplique de deux adolescents guinéens à l’Europe, ajoutée en annexe. La découverte le 2 août 1999 à l’aéroport de Bruxelles des cadavres frigorifiés de Yaguine Koïta (14 ans) et de Fodé Tounkara (15 ans) dans le train d’atterrissage d’un avion en provenance de Conakry avait fait couler beaucoup d’encre. Tout le monde se souvient de cette histoire !

En revanche, sait-on que l’un des adolescents avait dans sa poche une lettre adressée aux « Excellences, Messieurs les membres et responsables d’Europe », racontant en termes poignants la pauvreté et l’indigence qui les ont incités à fuir leur pays ? Alain Mabanckou a tenu à reproduire la lettre dans son livre. Ce texte confondant d’idéalisme et d’innocence sur lequel son essai se clôt renvoie à la supplique inaugurale de l’auteur à son fils de 20 ans qui a grandi en France et qui connaît de l’Afrique uniquement les stéréotypes que véhiculent à son sujet les anciens colonisateurs tout comme les anciens colonisés. Dans ce contexte textuel, comment ne pas lire la missive du père ainsi que les essais qui suivent comme autant de « cautionary tales » ? Des récits de formation à l’attention du jeune Boris Mabanckou, afin que celui-ci ne tombe pas dans le piège du lamento noir et puisse se construire en puisant dans ses propres ressources.

Si ce thème de l’identité africaine à construire traverse cet opus de part en part comme un leitmotiv lancinant, la question identitaire n’épuise pas sa richesse. Mabanckou a conçu son livre comme une « promenade » à travers un musée personnel d’opinions, de colères, d’obsessions, de passions et de souvenirs. On y trouvera en vrac des hommages (notamment à l’auteur du Devoir de violence, Yambo Ouologuem), des règlements de compte autour de la question du français comme langue de l’écriture africaine (Patrice Nganang, Boubacar Boris Diop), des histoires vécues (la rencontre avec un communautariste aigri dans une salle de gymnase parisienne, par exemple)… Mais les pages les plus marquantes de ce livre sont peut-être celles trop rares où l’auteur raconte son parcours d’écrivain qui l’a conduit de Pointe- Noire à Los Angeles, en passant par Ann Arbor et Paris. Il dit comment l’exil, l’émigration, le voyage nourrissent son imaginaire, tout en le rapprochant de ses racines.

« L’émigration a contribué, écrit Mabanckou, à renforcer en moi cette inquiétude qui fonde à mes yeux toute démarche de création. On écrit « parce que « quelques chose ne tourne rond », parce qu’on voudrait déplacer les montagnes ou faire passer un éléphant dans le chas d’une aiguille. L’écriture devient alors à la fois un enracinement, un appel dans la nuit et une oreille tendue vers l’horizon… ». Ces lignes sont une porte ouverte sur la quête intérieure qui fait d’Alain Mabanckou un écrivain à la fois puissant et poignant. Un auteur qu’on lit et relit avec bonheur.

Tirthankar Chanda

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Le Sanglot de l’homme noir, par Alain Mabanckou. Editions Fayard, 182 pages, 15 euros.


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