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***** Le Congo dans le rouge : Le pays s’est ré-endetté à hauteur de 2.700 milliards FCFA en 2015 . *******

LE NOUVEL EPISODE DABIRA: LE PAROXYSME DU SOLIPSISME POLITIQUE ET JURIDIQUE

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Par une de ces coïncidences dont la nature conserve encore absolument et très jalousement le mystère à l’endroit des hommes, le général Dabira a été, après une première fois il y a onze ans, ré-interpellé, mais cette fois-ci mis clairement et promptement en examen pour crime contre l’humanité(1) par un juge français, le 22 août dernier.

C’est-à-dire le même jour où le monde entier, les grandes démocraties, apprenaient, s’émouvaient et dénonçaient l’usage exorbitant, la veille, apparemment par le régime syrien, d’armes chimiques contre son peuple considéré comme un autre crime contre l’humanité.

L’épisode, peu banal, notamment parce qu’il se produit non pas au Congo (lieu de commission du crime et où l’intéressé vit peinard et omnipotent) comme l’on s’y serait attendu,  mais à Paris, pose et révèle, sur les plans juridique, politique et bilatéral, moult problèmes dont le plus immédiat et non moins curieux a priori est celui du droit, de la capacité, mais surtout de la légitimité de la justice congolaise à  traiter objectivement et sainement une affaire d’une gravité hors norme.

Autrement dit, et clairement, le contexte politique congolais dont le trait majeur depuis 1997 est et demeure celui d’un pouvoir manifestement et objectivement usurpé, d’un pouvoir né dans la force et le sang, celui d’une transition autocratique, est ou était-il propice à l’émanation d’une vérité judiciaire, puisque, d’abord, l’affaire est fondamentalement attachée au mode d’acquisition dudit pouvoir et que, par ailleurs, l’interpellé, par plusieurs fibres, est au cœur de ce  même pouvoir ? C’est du moins, et aussi, sous cet angle, que le pouvoir congolais a choisi de mener la démarche,  à sa manière, c’est-à-dire tambours battant comme d’habitude, médias et politique en ligne de mire.

Une démarche volontaire et même permanente du côté congolais qui dévoile une trame assez insolite en la matière, qui est celle du rapport du politique avec la vérité : dis-moi comment procède souvent la vérité en politique dans ton pays, je te dirai si tu es en dictature ou pas, serait-on, ainsi, censé de dire. Question qui s’apparente, indiscutablement, à la philosophie de la méthode. Et, de tout temps et en tout lieu, la fidélité ou prépondérance (plus précisément) d’une méthode au regard de la nature politique du régime ne s’est jamais démentie. Surtout quand il s’agit d’un régime de nature autocratique.

En effet, en la matière, les experts (2) ,  tous les experts, sont unanimes, quelle que soit leur discipline de formation : si chaque dictature conserve une certaine spécificité, il est un point qui les caractérise toutes, qui consiste à narguer la réalité et la vérité. Point auquel on adjoindra, corrélativement, le culot et la bêtise. Quand, par exemple, la sagesse populaire affirme et rappelle que le jour et la nuit alternent toujours et invite, partant, l’Etre à la relativité, à la pondération et à la dialectique, le dictateur, lui, affirmera, sans vergogne, que la nuit, qui est son monde privilégié de contemplation, est éternelle.

Ainsi, par exemple, au général-dictateur Pinochet, universellement connu comme tel (puisqu’on lui impute autour de 3000 victimes, c’est-à-dire, tout de même, un enfant de cœur à côté du général-dictateur congolais dont les victimes se comptent en dizaines de milliers (3)), quand la question lui est posée de savoir s’il se considère comme un ‘sauveur du Chili’ ou au contraire comme un ‘dictateur’, il répond, à peine perturbé, « Que voulez-vous que je réponde ! Je ne sais pas, comme un angeJ’ai la conscience tranquille » ! (« Chili, le juge et le général », Documentaire ARTE, diffusé notamment le 3 septembre 2013). C’est là une attitude et une méthode qui, on le sait, s’apparentent au système philosophique appelé « solipsisme » dont le chantre est Georges Berkeley, et qui se résume à peu près comme « l'attitude qui consiste à se retirer du monde et donc qui ramène toute réalité à celle du moi individuel ». Les conséquences, on le sait, se résument en un seul mot : l’absurdité.

Car, très régulièrement, face aux sinistres dossiers et épisodes qui viennent chaque fois rappeler sa nature et son mode de fonctionnement, le régime politique congolais, à travers son chef et ses pontifes, quand il n’use pas, comme de coutume, du bouc émissaire, n’a qu’une seule et même litanie : colonialisme et racisme, discours en l’occurrence absurde, en rupture avec le bon sens, la raison et le droit, qui était déjà, on se rappelle, celui qui avait suscité une avalanche de qualifications à l’occasion de « l’affaire des biens mal acquis » en novembre 2010 (cf. notre réflexion en ligne : « Biens mal acquis…participent du pouvoir mal acquis »)

Le pouvoir congolais, depuis son avènement en 1997, et présentement avec le nouvel épisode Dabira lié à l’affaire des ‘Disparus du Beach’, une fois de plus, persiste et signe qu’il a, depuis, de déni en déni, rompu avec la civilisation et le monde.

L’on se rappellera ainsi, notamment, la troublante et inquiétante déclaration du général-président autoproclamé, Sassou-Nguesso, en juin 2001 auprès d’un bimensuel africain. Aux interrogations des journalistes sur les allégations relatives à son arrivisme, mais aussi sur la question de savoir comment il est arrivé au pouvoir en 1979, l’autocrate répond, imperturbable, qu’ : « En tous cas, je ne crois pas avoir jamais usurpé un titre ou bénéficié d’une faveur…A aucun moment, je ne suis arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat ! Ni en 1979, ni davantage, après la guerre civile de 1997 » ! (Jeune Afrique Economie, n°330, du 4 au 17 juin 2001, p.60). Sèchement battu aux dernières et indiscutables élections de 1992 qui faisaient  de lui, avec le président Centrafricain André Kolingba, les deux seuls présidents africains de l’ère monopartite qui n’auront pas réussi à émerger au deuxième tour, son retour à la tête de l’Etat, inexplicable rationnellement et légalement,  relevait ainsi, à l’en croire, de la volonté et de l’action du Saint Esprit !

Son acolyte et inoxydable homme à tout faire, Henri Lopès, ambassadeur perpétuel, n’hésitera pas, alors que le despotisme accompagné de crimes massifs dénoncés par toutes les organisations humanitaires battait son plein au Congo, et quelques mois à peine après la barbarie du Beach (4), à soutenir que « nos conditions ne sont pas excessives. Ils doivent renoncer aux armes », ou que« Nous devons faire confiance aux institutions démocratiques » ! (cf. « Une élite malsaine : à propos des confidences de son Excellence », 13 septembre 1999, en ligne).

Deux mois à peine après son parachutage sanglant au pouvoir par les forces financières et armées étrangères en octobre 1997, en visite officielle à Paris et invité de la chaîne française LCI, en décembre 1997, le général-président affirmera, de marbre une fois de plus, à propos de ses ex-compétiteurs Lissouba et Kolélas, que « ce sont des putschistes », provoquant ainsi l’exaspération spontanée et sèche de son interviewer, Vincent Hervouët, qui s’exclamera en tonnant « donc les putschistes ce sont les autres » !

Sur la corruption galopante et obscène dans son pays, et principalement l’enrichissement  illicite et agressif de ses plus proches, alors qu’un journal satirique français, Le Canard Enchaîné (du 16 mars 2005), annonçait (sous un titre assez évocateur ‘Un Gaymard africain’ [de cet avant- dernier et fastueux ministre des Finances de J. Chirac] ) une nouvelle et peu banale acquisition immobilière (de 550 m2, évaluée entre 2,5 et 3 millions d’euros, soit environ 1, 8 milliards de CFA) par un de ses proches, son neveu en l’occurrence, à Courbevoie, près de la Défense-Paris, cela ne l’empêchera pas de soutenir dans le même temps que « la richesse au Congo est tout entière contenue dans son budget…Il n’existe aucune répartition occulte de l’argent public. Tout est transparent…En ce qui nous concerne, si ces pratiques existent, nous ne les tolérons pas. Sinon pourquoi aurions-nous mis en place une commission de lutte contre la corruption ? » (Jeune Afrique, n° 2299, du 30 janvier au 5 février 2005, p.45). Commission qui, sur ces multiples et faramineuses acquisitions familiales, maintes fois dénoncées par les médias étrangers essentiellement, reste incantatoire et inerte. Tout comme la loi portant organisation de l’article 48, sur la déclaration du patrimoine avant et après l’exercice des hautes fonctions, tarde à voir le jour, onze ans après l’entrée en vigueur du texte constitutionnel la prévoyant.

Alors que l’Office national de l’emploi et de la main d’œuvre (ONEMO) annonçait fin décembre 2011 un chômage de 34,6% qui, de façon manifeste, n’a reçu aucun début de solution bien au contraire, tout récemment, dans son message sur l’état de la nation devant le parlement congolais réuni en congrès, le 13 août, le guide congolais affirme, inébranlable, entre autres contre-vérités, que désormais le chômage congolais est de 6,9%, et donc que le Congo aura réussi l’exploit sans précédent, au monde et dans l’histoire, de réduire celui-ci de près de 29% en dix huit mois, et serait ainsi proche du plein emploi !

Tel est le contexte politique et juridique de fonctionnement du régime politique congolais, de l’expression de la vérité politique et juridique, celui dans lequel est né et a évolué l’affaire des ‘Disparus du Beach’, et où l’observateur le moins outillé peut constater qu’il est tout sauf propice à la vérité politique et à la bonne administration de la justice, surtout lorsque ladite affaire concerne, on l’a dit,  les plus hautes autorités politico-militaires du pays.

On rappellera, rétrospectivement, que le rapport d’une mission parlementaire française en février 1998 (Les Rapports du Sénat français, n°376, 1997-1998), dans la foulée du retour au pouvoir du général dans les conditions que l’on connait, tout en soutenant et en demandant aux autorités françaises de soutenir le régime autocratique « en raison des intérêts économiques importants », rapportait clairement qu’ « il n’existe… pas, sur les trois années à venir, de contre-pouvoir à l’autorité du chef de l’Etat » (p.34). Tous les pouvoirs, textuellement, resteront ainsi entre les mains de Sassou-Nguesso pendant les trois ans annoncés de la transition autocratique. En fait, ladite transition durera non pas trois mais cinq ans, « cinq ans d’exercice du pouvoir sans mandat ! Cinq ans jonchés de graves et massives atteintes aux droits de l’homme, et de milliers de morts selon les rapports unanimes de toutes les organisations humanitaires habituelles, et dont l’épisode connu des ‘Disparus du Beach’, peu banal, n’est qu’un parmi tant d’autres ! C’était déjà suffisamment constitutif d’un profil despotique et tyrannique ! Cinq ans pour accoucher, en dernière instance, non pas du rétablissement de l’ordre démocratique et impersonnel adopté pour la première fois dans l’histoire constitutionnelle et politique du pays en 1992, mais plutôt des élections illégitimes parce que viciées et truquées » (Cf. « De l’escroquerie politique », 23 novembre 2011, en ligne)

Ainsi, le retour espéré à la démocratie, avec la fin de la transition sui generis inaugurée par le général en octobre 1997, ne verra pas le jour. Puisqu’aulieu de réhabiliter et/ou de réviser la Constitution démocratiquement adoptée du 15 mars 1992 qui prévoyait des possibilités de révision, ce sera la consécration de l’état d’exception inauguré en 1997, par l’institutionnalisation d’un présidentialisme forcené sans précédent dans l’histoire politique et constitutionnelle du pays, dans lequel, évidemment, tous les organes, y compris et surtout la justice, sont sous ordre.

L’affaire du moment, est en fait le deuxième épisode puisque le général Dabira avait déjà été interpellé le 23 mai 2002 par la justice française. Il s’était cependant, après avoir honoré la seule convocation du juge en date du 19 juin 2002 en se présentant plutôt le 8 juillet, volontairement dérobé des convocations postérieures du juge d’instruction, selon la volonté du général-président (5). L’interpellation du 22 août, une fois de plus, remet ainsi à l’ordre du jour la réalité et les comportements des autorités politiques congolaises face à la justice.

Comme à l’accoutumée, et de façon irrationnelle, c’est par une avalanche de qualifications pathétiques et hors-sujet, à l’image de celles relatives à la décision de la Cour de cassation du 9 novembre 2010, autorisant au juge de continuer son enquête sur l’affaire des ‘biens mal acquis’, que la réaction congolaise s’est exprimée : ‘résurgence du paternalisme’, ‘tentative de recolonisation’, ‘volonté de nuire’, ‘la France n’a plus de politique étrangère’, ‘La France est en retard d’un combat’, ‘le gouvernement français a déterré le pacte colonial’, etc.. tels sont, entre autres, les termes prononcés au cours d’un débat télévisé à sens unique, comme savent si bien en organiser les journalistes congolais ! Au passage, certains membres de la diaspora congolaise soupçonnés d’avoir participé à l’activation de cet épisode sont qualifiés de ‘compatriotes égarés’ (Emeri-Godefroi Yombi), avec ainsi des relents de la bonne heure du monopartisme où la lecture discordante d’un fait n’était pas de mise.

Mais, c’est le ministre congolais de la Justice, Garde des Sceaux, Emmanuel Yoka, qui, dans une conférence de presse spéciale le 26 août, a donné le ton et esquissé, maladroitement évidemment, certains arguments que les journalistes ont repris, en versant, comme toujours, dans l’approche politique. Il s’agit, selon lui, de ‘l’infantilisation de certains pays’, de ‘volonté de nuire’, d’’acharnement inacceptable’, d’‘atteinte grave et inadmissible à la souveraineté’, d’‘instrumentalisation de la justice française afin de nuire à l’Etat congolais et ses dirigeants’, d’‘agression permanente et systématique aux relents colonialistes’, etc…

Au passage, le ministre, très sérieux, défie les journalistes, éternellement timides, de lui « …fournir le nom d’un seul, je dis bien un seul nom d’un détenu politique, pas deux, depuis 1979 [date d’accès au pouvoir de Sassou-Nguesso] » ! Autrement dit, le général Yhombi, son prédécesseur de 1977 à 1979, pour ne parler que du plus éminent des dizaines d’autres anciens détenus, que tous les Congolais connaissent pour avoir écopé onze ans de détention préventive (de 1979 à 1990), se sera donc volontairement caché pendant cette période !

Tout cela, selon le ministre, au motif, principal, de « l’autorité de la chose jugée attachée à ces décisions, laquelle autorité de la chose jugée s’impose aux juridictions françaises… », mais aussi parce que « cette procédure de Meaux commence après celle de Brazzaville… ». Que, selon lui, et à juste titre, « la compétence des juridictions françaisesest une juridiction par défaut qui ne pouvait être mise en œuvre qu’en cas de défaillance du Congo, ce qui n’est pas le cas et ce qui n’a pas été le cas dans l’affaire dite ‘des disparus du beach’ ».

Alors, justice défaillante ou pas ? C’est-à-dire, en l’occurrence et plus clairement,  justice objective et libre ou pas ?

Car, si le principe non bis in idem ou principe de l’autorité  de la chose jugée est un principe fondamental du droit, et qui, pour cela, est internationalement admis, il n’a cependant pas d’existence ex nihilo. Il coexiste évidemment avec d’autres principes, dont le plus important d’entre eux qui est celui de l’indépendance de la justice sans lequel le précédent est vidé de tout sens. Or, de bout en bout, en l’espèce, le ministre congolais de la Justice ne cesse de faire ouvertement la démonstration d’une emprise particulière du politique sur la justice, et d’un intérêt peu ordinaire pour l’affaire qui, dès lors et a priori, rend plus que suspect et douteux, l’acquittement général de tous les interpellés (au nombre de 15) qui, comme par hasard et coïncidence supplémentaire, on le sait, sont au cœur du pouvoir.

Ainsi, la meilleure illustration de la défaillance, c’est-à-dire de la soumission au politique de la justice congolaise, est faite par …le ministre de la Justice, garde des Sceaux lui-même, parce que, irrémédiablement plongé dans le solipsisme.

En effet, alors que de l’autre côté s’expriment et sont en action juge et avocats, du côté congolais, incroyablement, l’acteur visible et très chevronné c’est exclusivement le ministre, c’est-à-dire le pouvoir avec ses satellites habituels (médias d’Etat et organes du parti au pouvoir), démontrant ainsi que du côté congolais, l’affaire n’a jamais été qu’une affaire politique, une affaire d’Etat et non judiciaire. Ce que ne dément d’ailleurs, implicitement et explicitement, pas le ministre, notamment par le rappel de la remise expresse d’un mémorandum à ce propos, le 24 janvier 2011, à son homologue français, puis l’exigence expresse lors de la Conférence de presse du 26 août de « …la réaction du gouvernement français ». Parce que, selon lui, « un tel acharnement [est] de toute évidence à caractère politique, soutenu par les autorités judiciaires et relayé par une certaine presse… » ! Acharnement dont la démonstration, là encore, reste à faire puisqu’au contraire, ce qui est manifeste c’est la détermination du pouvoir, en l’espèce mais aussi sur une autre grave affaire (‘les biens mal acquis’), à se dérober de la justice.

Il est curieux que le ministre persiste à ne pas vouloir comprendre pourquoi, bientôt trois ans, son fameux mémorandum n’a jamais obtenu et n’obtiendra jamais de réponse. Ces initiatives et exigences constituent la meilleure illustration d’une ingérence et de la mainmise du politique dans la justice, d’une culbute de la justice qui est macroscopique pour tout le monde et que les rares scenarii (différentes arrestations arbitraires puis relâchements, avec ou sans décision du juge) de décisions contre la position du pouvoir ne convainquent personne, puisque destinés à vouloir donner l’impression d’une justice indépendante ! Que, sur les questions essentielles comme celles relatives à la grande corruption, au pillage obscène des ressources du pays et, en l’occurrence, celle sur les ‘Disparus du Beach’, parce que touchant les tenants du pouvoir, la justice confirmera toujours ce que l’on sait, et qui a toujours été vérifié dans les systèmes de cette nature ! Cela, les ‘barons’ du régime le savent, se gardant cependant de ne le reconnaître que quand eux-mêmes se retrouvent dans la ‘nasse’.

Ainsi, l’ex-ministre délégué à la défense, Zacharie Bowao, après son éviction du gouvernement le 25 septembre 2012, apparemment liée à l’affaire des ‘explosions du 4 mars’ ( cf. « La rançon d’un pouvoir pillé et criminel », en ligne), mais plutôt après de nombreuses pressions internes demandant une décision tout au moins symbolique, fera état, quasi immédiatement, d’« une justice injuste, qui tend machiavéliquement à faire passer des innocents pour des coupables, et inversement, à faire passer des coupables pour des innocents » (Lettre aux membres du bureau politique du PCT, parti au pouvoir, du 7 octobre 2012). Clairement, se trouve ainsi affirmée l’absence ou tout au moins l’incertitude d’une République, dont l’un des piliers majeurs est la justice, même si, curieusement, ledit ministre, après avoir dénoncé implicitement par ladite assertion l’absence ou l’incertitude de la République, proclamera tout de même se tenir « en réserve de la République » !

Malgré cela, le ministre Yoka persiste tout de même dans l’affirmation selon laquelle « le Congo n’est pas une anarchie mais un Etat de droit… » !

Nul mieux que dans ce genre d’affaires  ne se vérifie la validité de l’Etat de droit invoqué ! On pourrait, partant, répondre au ministre par une réplique générale : quand et comment commence cet Etat de droit au Congo puisque, fondamentalement, au sein et avec celui-ci, nul n’a le pouvoir et ne peut s’autoriser d’abroger une Constitution régulièrement adoptée ou, plus important, dans un Etat de droit on accède au pouvoir à la manière du général Sassou. Cet épisode, à lui seul, bat en brèche l’Etat de droit originaire duquel découlent les autres formes de celui-ci dont l’indépendance de la justice et l’autorité de la chose jugée.

Clairement, et de manière congénitale, c’est-à-dire par nature, dans le système politique congolais, la justice est dans l’impossibilité de juger les maitres du pouvoir. En plus et surtout quand il s’agit d’une affaire qui participe au ‘pêché originel’, à la question même de la conquête, de la défense  et de l’assise du pouvoir des autorités actuelles dont il est une vérité d’évidence et manifeste qu’il s’est opéré de manière barbare, par l’arme et le sang ! Sauf évidemment pour les autorités établies, solipsisme oblige.

L’argument de « la souveraineté », comme la menace d’ « une riposte graduelle… », par ailleurs, confinent, ici, outre à la pression visible, à l’emprise du politique sur le droit, et donc à la contradiction de la demande auprès de la justice française de se dessaisir de l’affaire au nom du droit (en parlant de l’autorité de la chose jugée), et le recours à un argument politique pour le même but ! Au détriment, une fois de plus, dudit Etat de droit auquel, au fond de lui-même, le ministre ne croit guère puisque dans les réponses aux questions qui ont suivi sa conférence de presse du 26 août, rediffusé au moins cinq jours durant sur Télé-Congo, il est convaincu et affirme que « cette affaire relève de la raison d’Etat », ou plutôt il souhaite qu’elle relève de la raison d’Etat pour pouvoir transiger comme précédemment avec l’affaire Ndenguet (6) dont il ne manque pas expressément de rappeler la séquence rocambolesque et à lui favorable.

Autrement dit, et expressément, pour le ministre congolais de la Justice, la France reste la France avec ses intérêts et ses pratiques, malgré l’alternance des majorités. Et que, de ce point de vue, François Hollande, au-delà de ses prétentions de non-ingérence sur le fonctionnement de la justice, doit revenir à la réalité antérieure de Chirac et Sarkozy principalement qui ont su satisfaire leurs requêtes : le premier en ayant anesthésié la procédure d’arrestation du général Ndenguet et obtenu sa libération insolite (Cf. note 6), et le second par la tentative de blocage, par voie d’appel du parquet, de la décision du juge de premier ressort d’instruire la question des ‘biens mal acquis’.

Cette croyance du pouvoir congolais, dans le contexte politique, judiciaire et médiatique actuel, semble tout de même, pour tous ceux qui s’y connaissent, désespérée…

Enfin, strictement sur le plan juridique, le ministre fait semblant d’ignorer que les mêmes arguments, invoqués auprès de la Cour internationale de justice de la Haye (C.I.J.) que les autorités congolaises avaient saisi courant 2002, s’étaient soldés par un rejet le 17 juin 2003, le juge international, que l’on ne peut honnêtement accuser de ‘relents colonialistes’, ayant estimé principalement l’argument de la souveraineté  et la plaidoirie « hors-sujet » et, partant, jugé inopportune l’interruption de la procédure française. Ainsi, et par ladite décision, la C.I.J non plus n’avait pas été convaincue par la célérité et le bon fonctionnement de la justice congolaise qui, pour une affaire aussi grave, avait plutôt convaincu du contraire, notamment par une instruction bâclée, l’absence des reconstitutions, des dates équivoques, une prétendue ouverture d’instruction contredite par les déclarations officielles (7), l’absence des principaux documents comme les manifestes du HCR ayant répertorié les réfugiés, l’issue du procès… , le juge n’ayant même pas daigné inspecter les lieux du crime !

Ainsi en va-t-il des contradictions et du solipsisme congolais qui, s’il est un solipsisme réfléchi et innocent pour ses théoriciens, quoiqu’erroné, apparaît ici, plutôt pathologique et diabolique.

 

L’épisode judiciaire du 22 août 2013, en réinitialisant, du fait du général Dabira lui-même d’ailleurs (8), un dossier qui semblait avoir été volontairement bloqué pour longtemps, on l’a vu, par les autorités politiques françaises antérieures, dénote et confirme ce que l’on a déjà remarqué sur d’autres affaires proprement françaises : une indépendance et une liberté retrouvée de la justice que tous les magistrats et commentateurs français, quelle que soit leur sensibilité politique, reconnaissent quasi unanimement.

Du côté congolais, tout ce qu’aura réussi à démontrer la réplique congolaise, et principalement celle du ministre, Garde des Sceaux congolais, et de façon magistrale, c’est l’obscurantisme politique et juridique : la justice, parce qu’elle relève « de la politique…et de la raison d’Etat », selon lui, ne saurait frapper les puissants du régime, sauf volonté du prince, et qu’elle doit être tenue par celui-ci. Une démarche, on se rappellera, qu’aura déjà, en vain, usé son chef, le guide congolais sur l’affaire des ‘biens mal acquis’, auprès de François Hollande, à Kinshasa lors du sommet de la francophonie et lors de son dernier séjour officiel en France, et qui exprime et affiche la défaillance de la justice et l’indécence d’Etat au  Congo (Cf. « L’indécence d’Etat ou ‘l’Etat honteux’ validé », en ligne).

On notera, par ailleurs, fait peu banal, que si le général Sassou avait « décidé que le général Dabira, ni aucun autre officiel congolais ne se présentera plus jamais devant la justice française » (supra, note 5), affirmation reprise et martelée in fine par son oncle et ministre de la Justice lors de son Point de presse du 26 août, la nouvelle position du général Dabira, mise en examen et sous contrôle judiciaire mais curieusement relâchée pour effectuer son voyage en Chine le 22 août, est désormais divergente. Celui-ci, par son retour en France, semble résolu à se rendre cette fois à la convocation du juge selon certaines informations. Ce qui révèlerait une fissure politique au sein du pouvoir politique congolais et fragiliserait ‘le pacte criminel’ qui perdurait. Une affaire aussi grave et marquante pour un individu et sa descendance, surtout lorsqu’elle s’emballe, contraint souvent les acteurs au ‘sauve-qui-peut’ qui, enfin, pourrait libérer la parole et permettrait de tirer le voile sur les responsabilités d’une barbarie sans précédent au Congo qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de Congolais…au nom du pouvoir à tous prix et de pétro-cfa (cf. supra, note 3).

Ainsi, et en définitive, Cher ministre, en droit et dans le monde civilisé, y compris en Afrique démocratique, il n’est pas pertinent de dire comme vous que « ce que le juge français fait est nul et de nuls effets. Norbert Dabira ne peut pas être poursuivi. L’affaire est terminée, enterrée et classée ». Ce qui est nul, et de nul effet, c’est le régime politique congolais et ses décisions, puisque contraire à tous les textes fondamentaux issus et adoptés par la Conférence nationale congolaise, unique et historique grand rendez-vous politique des Congolais. Cela est une évidence que la Cour internationale de Justice n’a pas démenti, et que le général Dabira, par la posture qu’il semble maintenant adoptée, et qui constitue un cinglant désaveu à votre solipsisme politique et juridique, a apparemment appris et résolu de se plier, pour esquisser une marche vers le chemin des hommes…

Par Félix BANKOUNDA-MPELE

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(1) Pour l’affaire dite des ‘Disparus du Beach’, relative à un des épisodes de massacres liés à la conquête armée du pouvoir par le général Sassou-Nguesso et à la guerre civile qui s’en est suivie. Plus spécifiquement, l’épisode concerne la disparition d’au moins 353 congolais réfugiés au Congo voisin et répertoriés par le HCR et qui, invités officiellement par les autorités congolaises à rentrer dans leur pays, à la suite d’un couloir humanitaire aménagé, seront cueillis, mis en détention et massacrés par quelques militaires congolais, sous le regard et avec la complicité des autorités militaires et politiques (Cf., entre autres, F.X. Vershave, Noir silence, Les arènes, 2000, pp. 15 à 45 ; Y. Koula, Pétrole et violences au Congo-Brazzaville, L’Harmattan, 2006, pp. 191-207. Pour la thèse du pouvoir à ce propos, E. Bosuku, C. Makosso et al., L’affaire des disparus du Beach, L’harmattan, 2007)

(2)  Notamment, J. Bainvile, Les dictateurs, Ed G de Bouillon, 1996 ; S. Chautard, Les dictateurs au XXes, Studyrama, 2007 ; l’excellent  « Sékou Touré. Le héros et le tyran », Ed. Jaguard, 1991, d’Ibrahima Baba Kaké.

(3) A titre indicatif : « Brazzaville. Massacres dans l’indifférence. Les miliciens du président Sassou font régner la terreur dans la capitale» (Libération, 16 juin 1999) ; « Au Congo-Brazzaville, les douloureuses cicatrices d’un drame humanitaire » et « La quête angoissante des parents des fils des disparus, enlevés ou assassinés par la garde républicaine » (Le Monde, 26 février 2000, p. 2) ; « Congo-Brazzaville. L’arbitraire de l’Etat, la terreur des milices », Rapport FIDH, juin 1999, 34 p. ; Rapport FIDH, avril 2000, n°291, 23 p. ; Rapport Médecins sans frontières, octobre 1999, 12 p. ; Rapport Amnesty international, 25 mars 1999, 36 p. ; « Pétrole et éthique : une conciliation possible ? », de M-H Aubert, P. Brana, R. Blum qui font état d’au moins 40 000 morts ; etc.

(4)  La séquence suivante, entre autres, suffit pour s’en convaincre : «Pendant la seconde quinzaine du mois de mai 1999, je me trouvais dans mon bureau à l’intérieur de la Présidence, près du fleuve Congo, lorsque j’ai constaté la présence de fumées importantes et d’une odeur nauséabonde, à l’intérieur de l’enceinte, à proximité du fleuve. J’ai voulu me rendre compte de ce dont il s’agissait et je me suis rendu sur place en compagnie de M. Ondonda, directeur de la Surveillance et de la protection du Président(…). Lorsque nous sommes arrivés à quelques mètres des lieux, j’ai constaté la présence des corps empilés et de brasiers qui servaient à incinérer de nombreux corps. J’estime à première vue qu’il y avait plus d’une centaine de corps. Il y’avait des groupes militaires de la garde présidentielle sur les lieux…Le lendemain, j’ai rencontré le président Sassou qui m’a assuré qu’il prenait la chose à cœur. Il a mis ces exactions sur le compte de règlements de comptes entre ethnies. Il m’a fait comprendre de ne pas m’occuper de ça, que ça ne relevait pas de ma compétence», selon un ex-conseiller à la présidence du Congo (Le Monde, 22 mai 2000)

(5) « J’ai décidé que le général Dabira, ni aucun autre officiel congolais, ne se présentera plus jamais devant la justice française » (Sassou-Nguesso à  RFI, 24 septembre 2002, rapporté par Yitzhak Koula, Pétrole et violences au Congo-Brazzaville, L’Harmattan, 2006, p. 197)

(6)  Interpellé et mis en garde à vue le 1er avril 2004, pour la même affaire (‘Disparus du Beach’), le général Jean-François Ndenguet sera libéré dans les 24h, le 2 avril à 4h du matin, et s’envolera immédiatement pour le Congo, à la suite d’un sans précédent jugement vers 2 h du président de la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris, suite à la pression  de Sassou-Nguesso auprès de Chirac (Canard Enchainé, 7 avril 2004).

(7)  Le pouvoir congolais, et le ministre Garde des sceaux notamment, prétend qu’une information judiciaire avait été  ouverte depuis le 8 mars 2000 par le doyen des juges d’instruction au TGI de Brazzaville, alors que le ministre et porte parole du gouvernement, François Ibovi, déclare clairement, le 20 juillet 2001, à RFI que « Le gouvernement n’a jamais eu connaissance de l’existence de disparitions des réfugiés » ! De même, le général Sassou lui-même, au cours d’un Point de presse du 24 septembre 2002 (AFP, 25 novembre 2002) affirme qu’ « il n’y a jamais eu de massacre dans le beach. Cette histoire a été montée en épingle par quelques individus comme Marcel Touanga avec l’aide de certains médias. C’est une œuvre de manipulation politicienne…» ! Pour un point complet du dossier, voir notamment Yitzhak Koula, Pétrole et violences au Congo-Brazzaville, L’Harmattan, 2006, pp.191-207 : ‘La rafle du beach de Brazzaville’

(8)  Hasard, zèle de confiance,  étourderie ou geste réfléchi  de prendre prétexte d’un dossier accablant pour crever l’abcès dans le contexte d’un pouvoir qui, comme vérifié dans l’Histoire, au bout d’une durée, vire au Far-West, à l’individualisme et au règlement de comptes, les motivations de départ de conquête et de jouissance du pouvoir ayant largement évolué, Dabira est interpellé alors qu’il venait d’atterrir en territoire français et s’est rendu lui-même à la préfecture pour la mise à jour de ses documents de séjour !

 

 

Commentaires  

 
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