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Opération «Mbata ya bakolo» : à Brazzaville, l'absence des «petites mains» kinoises se fait sentir

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Inflation des prix de certains produits alimentaires, baisse d’affluence dans les marchés et les night-clubs... Les conséquences sociales des expulsions des ressortissants de la RDC commencent à se faire sentir sur la rive gauche du Congo. En clair, les "petites mains" kinoises manquent à Brazzaville. Reportage.

L'ambiance a bien changé dans les grands marchés de Brazzaville, inhabituellement vides et calmes depuis trois semaines. Le déclenchement de l'opération "Mbata ya bakolo" – la gifle des aînés en lingala – qui vise à traquer les délinquants kinois et les "Zaïrois" en situation irrégulière. Selon, la police brazavilloise, 1 404 Kinois ont déjà été expulsés tandis que plus de 46 000 seraient partis d'eux-même. Conséquence : dans la capitale du Congo, les grosses affluences ne se limitent plus qu’aux principaux arrêts de bus.

Au marché Total du sud de Brazzaville, connu pour abriter les étals des "Zaïroises", Mamie, une kinoise en règle, alpague les clients qui passent devant ses fripes. Le soleil de ce début d’après-midi tape fort, l’atmosphère lourde annonce un orage en fin de journée. Dans un lari approximatif (idiome parlé dans le sud de Brazzaville, NDLR), elle titille son voisin qui vient de lui offrir une boisson rafraîchissante. D’abord sur un ton badin, l’échange devient sérieux quand elle avoue se soucier des conséquences des expulsions.

Sur le marché, le prix de plusieurs produits alimentaires (notamment le sucre et le savon) ont déjà grimpé. "À cause de cette affaire, beaucoup de Kinois ont peur de traverser pour vendre leur marchandise", explique-t-elle. "Il est normal de se faire expulser quand on n’est pas en règle. Oui je suis "Zaïroise" mais je suis installée ici depuis longtemps et je me suis même mariée ici", poursuit-elle en martelant le terme "Zaïroise" comme un défi. Celle que les autres marchands traitent avec égard est aussi l’épouse d’un sous-officier de l’armée congolaise. Une situation qui aide vraisemblablement à revendiquer fièrement ses origines par ces temps troublés.

À cause de l'animosité envers les "Zaïrois", de nombreux kinois, même en règle, ont préféré quitter Brazzaville.

Car depuis le début des expulsions, une ambiance délétère règne entre les citoyens des deux pays frères. À cause de l'animosité envers les "Zaïrois", de nombreux kinois, même en règle, ont préféré quitter Brazzaville, abandonnant les petits boulots qu’ils exerçaient : éboueurs, cordonniers ou vendeurs ambulants... Sur la rive gauche du Congo, les immigrés kinois exercent souvent les métiers du secteur informel. Une main d’œuvre bon marché et, semble-t-il, difficile à remplacer.

"Qui va vider mes latrines pleines ? Qui va ramasser mes ordures ménagères ? Je ne peux plus proposer mes toilettes à mes invités, elles sont pleines. C’était les petits Kinois qui se chargeaient de les vider", se plaint par exemple Célestin, un résidant de Moungali (4e arrondissement). Les petites mains kinoises s’activaient à certaines tâches jugées ingrates par les habitants.

Applaudi par de nombreux Brazzavillois pour avoir "assaini" la ville, l’opération "mbata ya bakolo" ne fait pas que des heureux dans la capitale. "Nous voilà débarrassés de tous ces « kulunas » (terme kinois désignant les bandits) et toutes ces 'kakuba' [les prostituées, NDLR]. Ce sont les femmes congolaises qui doivent être heureuses", lance un taximan goguenard. De fait, la fréquentation de certains night-clubs de la ville est depuis peu en baisse. Très prisées à Brazzaville, les "243" [terme désignant les prostituées venant de Kinshasa, en référence à l’indicatif téléphonique de la RDC, NDLR] se font de plus en plus rares dans les clubs. Résultat : plus l’affluence féminine baisse, plus le prix des passes augmente. "Je demande plus cher", confirme Ninelle, une habituée des boîtes de nuit. "Il y a moins de concurrence, plus besoin de nous disputer des clients", explique-t-elle.

Des Congolais désœuvrés essaient de reprendre le relai dans le secteur informel, parfois avec un succès mitigé.

La nature ayant horreur du vide, des Congolais désœuvrés essaient de reprendre le relai dans le secteur informel, parfois avec un succès mitigé. Dans un autre grand marché, celui de Poto-Poto (centre de Brazzaville), une femme a une prise de bec avec un jeune qui vient de lui porter ses courses dans une brouette. Le porteur lui reproche de l’avoir trop fait attendre et réclame une augmentation sur le tarif habituel. Ahurie, la dame le tance vertement l'accusant de mauvaise foi. La réponse, tranchante, fuse : "Vous m’avez pris pour votre Zaïrois ou quoi, pour me faire attendre comme ça ? Donnez-moi vite mon argent, il y a des clients qui m’attendent au marché". La dame tempère alors ses propos et essaie de négocier. "Mon fils, tu ne vas pas faire ça à ta mère, excuse-moi". Mais de guerre lasse, au bout de 10 minutes de palabre, elle finit par lui donner ce qu’il réclame avant de déclarer au taximan interloqué qui l’attend. "Ils étaient quand même plus polis, les petits Kinois.

Ifrikia Kengué, à Brazzaville

Source Jeune Afrique

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Congo - RDC : comprendre l'opération « Mbata ya bakolo » à Brazzaville en 10 questions.

Depuis début avril, la police brazzavilloise traque les "kuluna" (délinquants) et autres "étrangers en situation irrégulière". À ce jour, des milliers de Congolais de la RDC ont été refoulés, parfois dans des conditions indignes. Dérapages en série ou simple lutte contre la criminalité ?

Décryptage de l'opération "Mbata ya bakolo" en 10 questions-réponses.

"Ça dérape", lâche un conseiller diplomatique africain à Brazzaville. L'opération "Mbata ya bakolo" (la "gifle des aînés", en lingala) est pourtant "saluée" par la population locale, selon la police du Congo-Brazzaville qui traque, depuis le 4 avril, les kuluna – les gangs de Kinshasa - et tous "les étrangers en situation irrégulière sur le territoire congolais.

1. Pourquoi avoir dénommé l'opération "Mbata ya bakolo" ?

Les mauvaises langues à Kinshasa soutiennent que "Mbata ya bakolo" est un clin d'œil à la différence d'âge de deux chefs d'État sur les deux rives du fleuve Congo. Une opération qui ne serait autre chose qu'une "gifle de l'aîné Denis Sassou Nguesso (70 ans) au cadet Joseph Kabila (42 ans)." Cela n'a pourtant "rien à voir", à croire le colonel Jules Monkala Tchoumou, directeur central de la sécurité publique et porte-parole de la police du Congo-Brazzaville.

Contacté, l'officier est revenu sur le "choix de ce nom de baptême" attribué à l'opération en cours dans la capitale brazzavilloise. "Mbata ya bakolo ou la gifle des aînés, c'est pour rappeler aux kuluna, qui sont généralement des jeunes, qu'en Afrique, on respecte les aînés", explique le colonel. "Avec cette opération, des aînés donnent donc une correction à ces jeunes qui se distinguent par des actes de banditisme, souvent contre les personnes plus âgées qu'eux", ajoute-t-il.

2. Pourquoi maintenant ?

Les versions diffèrent selon qu'on se trouve sur une rive ou l'autre du fleuve Congo. À Brazzaville, la police justifie l'opération par la "poussée de la criminalité" dans les quartiers périphériques de la capitale du Congo. Une poussée qui s'expliquerait par la "présence de plus en plus marquée" des kuluna qui ont fui Kinshasa à la suite des opérations « Likofi » (coup de poing, en lingala) et « Likofi+ ». "Ces délinquants ont exporté à Brazzaville les mêmes modes opératoires : usage d'armes blanches (machettes, arrache-clous, couteaux, …) pour extorquer les biens d'autrui", accuse le colonel Monkala. Le responsable fustige aussi "des hommes en armes centrafricains" qui sont entrés au Congo à la suite de la crise en Centrafrique.

Les Brazzavillois disent qu'ils sont envahis par les Congolais de la RDC. C'est la seule motivation de 'Mbata ya bakolo'

Un proche d'André Kimbuta, gouverneur de Kinshasa

Mais à Kinshasa, l'argumentaire de Brazzaville ne passe pas. Si devant les caméras, on se refuse d'"émettre un quelconque jugement sur la légitimité des motivations des autorités de Brazzaville" à lancer l'opération "Mbata ya bakolo", dans les coulisses de l'Hôtel de ville de Kinshasa, les langues se délient. "Les Brazzavillois disent qu'ils sont envahis par les Congolais de la RDC, c'est la seule motivation de cette opération", tance un proche d'André Kimbuta, gouverneur de la ville-province de Kinshasa. "C'est pourquoi ils ont déjà refoulé plus de 60 000 personnes. À qui voudrait-on faire croire qu'il y a autant de kuluna à Brazzaville ?", lance-t-il.

3. Qui a décidé ?

Près de 1 500 policiers sont mobilisés à Brazzaville. "Mbata ya bakolo nécessite donc des moyens logistiques énormes, commente le colonel Jules Monkala. Pour être effective, l'opération devait être validée par le ministre de l'Intérieur [Raymond Zéphyrin Mboulou]."

4. Qui sont traqués et quid des violences policières rapportées ?

"Mbata ya bakolo n'est pas une chasse à nos frères de la RDC", martèle le porte-parole de la police brazzavilloise, dénonçant la "surenchère médiatique" à Kinshasa. Et sur les réseaux sociaux, certaines photos des émeutes d'Haïti de 2010 ont même été présentées comme celles des violences subies par les expulsés de Brazzaville, comme ici :


"Nous nous attaquons à un type de banditisme et non aux ressortissants de la RDC. Mais il est vrai que nous avons vite fait la connexion entre la montée de la criminalité à Brazzaville et l'immigration clandestine", affirme le colonel Monkala pour justifier également la traque en cours des "étrangers en situation irrégulière".

À Kinshasa, Emmanuel Akwety, ministre provincial en charge de la Population et de la Sécurité, affirme néanmoins avoir recueilli "plusieurs témoignages" des refoulés de Brazzaville faisant état des "violences policières". "Des cas de viol, d'extorsion, de pillage nous ont été rapportés", confie-t-il, dénonçant également des "expulsions irrégulières de certains compatriotes que la police brazzavilloise a ravi des titres de séjour".

5. À quoi sert le "laissez-passer" entre Kin et Brazza

Pour traverser d'une rive à une autre du fleuve Congo, le Kinois ou le Brazzavillois n'a pas besoin de visa, mais d'un simple "laissez-passer". Ce document ne permet néanmoins "la libre circulation" que pendant 72 heures et ne constitue nullement un document de séjour, rappelle-t-on à Brazzaville.

7. Les autorités de la RDC ont-elles été prévenues ?

Pour Kinshasa, Brazzaville a violé la Convention de Luanda signée le 3 décembre 1999 entre la RDC et le Congo. "En substance, l'article 16 de ce texte exige de l'État qui veut procéder à des expulsions d'avertir au préalable par voie diplomatique l'autre État concerné et de prendre des dispositions pour que les droits humains soient respectés pendant l'opération", résume Emmanuel Akwety. À l'en croire, "les autorités de Kinshasa n'ont pas été saisies". C'est également une "violation du mécanisme de coopération spéciale qui existe entre les deux villes (Cospeco)", ajoute-il. Mais, de son côté, Brazzaville soutient en avoir informé l'ambassade de la RDC sur place.

8. Combien de refoulés ?

Kinshasa parle de "près de 64 000 refoulés" en trois semaines ! Mais à Brazzaville, on fait la nette distinction entre les "expulsions" et les "départs volontaires". Selon le colonel Jules Monkala, à la date du 2 mai, seuls 1 404 Congolais de RDC avaient été refoulés, "les listes visées par l'ambassade de la RDC faisant foi". Par ailleurs, "46 411 autres ressortissants de la RDC, étant en situation irrégulière, ont décidé d'eux-mêmes de regagner leur pays", selon le porte-parole de la police du Congo-Brazzaville.

Combien y-a-t-il de Congolais de la RDC sur l'autre rive ? Personne, à Kinshasa comme à Brazzaville, n'est en mesure d'avancer un chiffre. Le fait qu'il n'existe pas de carte d'identité en RDC – la carte d'électeur servant provisoirement de carte d'identité – complique encore la tâche, selon la police brazzavilloise, qui dit avoir souvent affaire à des kuluna mineurs et sans papiers…

8. Comment se passe la prise en charge des refoulés à Kinshasa ?

La ville de Kinshasa est dépassée. Elle ne s'attendait pas à ce "retour massif" de migrants dans la capitale. Entre 800 et 1 000 personnes qui n'ont pas de familles sur place ont été installées, vaille que vaille, dans l'enceinte d'un stade abandonné, en attendant de les ramener dans leurs provinces d'origine.

9. Quelles sont les conséquences politiques  de "Mbata ya bakolo"?

Malgré les dérapages qu'il dénonce, le gouvernement de la RDC dit privilégier la voie du dialogue. Le président Joseph Kabila a dépêché, le 18 avril à Brazzaville, le chef de la diplomatie congolaise, Raymond Tshibanda, pour remettre une lettre à son homologue Denis Sassou Nguesso. D'autres délégations de parlementaires ont suivi. Et en signe d'apaisement, la police du Congo-Brazzaville a mis aux arrêts 22 policiers soupçonnés de divers abus (extorsion, pillage, vol…) pendant l'opération "Mbata ya bakolo". "Dix-sept autres ont été radiés, mais les faits qui leur sont reprochés ne sont pas liés à l'opération en cours", a précisé à Jeune Afrique le colonel Jules Monkala, soulignant toutefois que "Mbata ya bakolo [allait] s'étendre sur d'autres villes du pays".

10. Une opération similaire est-elle en préparation à Kinshasa ?

Kinshasa se veut plutôt rassurant. "Une opération similaire [à Mbata ya bakolo] n'est pas à l'ordre du jour", affirme François Lukanzu, secrétaire exécutif du gouvernement provincial. Mais malgré ses assurances, un groupe d'étudiants du Congo-Brazzaville à Kinshasa a décidé fin avril de regagner son pays par crainte d'éventuelles représailles. Signe qu'entre les deux capitales les plus proches au monde, quelque chose s'est cassé...

Par Trésor Kibangula

Source Jeune Afrique.


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